Mes voyages

Maître Élément, O.T.S.T.C.F. (Ordre des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec) en 2018.

• Étude sur la dimension émotionnelle des travailleuses sociales en regard des nouvelles épreuves de professionnalité dans leur pratique. Mémoire en cours de rédaction. • Études : Sciences humaines et sociales, Maîtrise en Travail Social à UQAM | Université du Québec à Montréal. • Fondement anthropologique, sociologique et psychologique des émotions, histoire des politiques sociales et de l'État providence au Québec, sociologie du travail, clinique de l’activité à UQAM | Université du Québec à Montréal. • Conférencier à Association francophone pour le savoir - Acfas. "L'éthique au coeur du travail social, quelle potentialité ? • Consultant et formation à l'approche systémique et interactionnelle à CISSS de Laval. • Intervention sociale, familiale et individuelle à CISSS de Laval. • A travaillé à la Chaire de recherche du Canada sur l'Évaluation des actions publiques à l'égard des jeunes et des populations vulnérables, à ENAP - École Nationale d'Administration Publique de Montréal. • A travaillé Recherche-Formation à la participation dans les actions publiques à l'égard des populations vulnérables à ENAP - École Nationale d'Administration Publique de Montréal. • A travaillé sur l'Études sur le devenir des jeunes placés au Québec et en France (EDJeP) à ENAP - École Nationale d'Administration Publique de Montréal. • A travaillé à Président Conseil multidisciplinaire à l'évaluation de la qualité des pratiques professionnelles à CISSS de Laval (3 mandats/10 ans).

4 février 2018 0 Commentaire

Bienvenue

Bienvenue

Bonjour à tous.tes

Je réactualise cette plate-forme Web afin de vous partager mes réflexions liées à mon processus de maîtrise et l’écriture d’un mémoire consistant, stimulant et riche en contenu. J’espère que le fruit de mon travail pourra vous apporter à votre tour des réflexions et des réponses face à la complexité de l’être humain et ses liens sociaux. J’aborderai plusieurs enjeux de la société occidentale contemporaine, mais aussi les éléments essentiels pour construire une vision de conciliation sur ce qui semble divisé et contradictoire entre l’individu et son environnement.

Avant de laisser au lecteur le soin de découvrir les prochains articles, il est important de préciser que la présente tentative reste modeste dans la mesure où il est impossible de tout couvrir. Les thématiques investiguées seront notamment la dimension émotionnelle d’un point de vue psychologique, social et anthropologique, relationnelle, professionnelle (des métiers relationnels), postmoderne et bien ancrées dans les théories interactionnistes. Le lecteur désireux d’approfondir certaines notions le pourra avec les références citées à l’intérieur des articles. De plus, je vous invite à m’écrire si vous avez des interrogations sur certains contenus qui peuvent être difficiles à comprendre ou tout simplement pour partager ce qui vient à l’esprit.

Finalement, vous retrouverez dans les onglets en haut de page mes textes, mes journaux de bord et mes photos  lors de mes voyages. Ils décrivent les lieux, l’ambiance, les aventures imprévues, mes sentiments et mes réflexions du moment. Sachez qu’il y a certains éléments plus tranchants auxquelles je suis plus nuancé aujourd’hui :) C’est la beauté de la création et du processus de vie.

Bonne lecture !

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Bref aperçu

Chaque être humain est unique et possède d’innombrables ressources qui lui sont trop souvent inconnues. Le contexte familial, culturel et social dans lequel il vit possède ses propres règles et, pour s’adapter, il intègre certaines règles, par exemple : qu’il n’est pas bon d’exprimer certaines émotions, ni d’en avoir, ni de commenter celles qu’il ne comprend pas ou qu’on lui commande de faire, etc. Les recherches menées à la fin du XXe siècle ont mis en évidence que les émotions remplissent un ensemble de fonctions indispensables à l’adaptation de l’être humain à son environnement. Les émotions à travers le contact humain font partie intégrante des activités quotidiennes entre les individus et les différents groupes sociaux, qu’elles soient intimes ou insignifiantes. Les personnes choisissant une profession liée aux métiers relationnels (travailleurs sociaux, psychologues, éducateurs spécialisés, psychoéducateurs, etc.) se confrontent plus particulièrement à la réalité de la sphère émotionnelle dans leurs activités professionnelles. Elles doivent développer des compétences à manœuvrer avec toute la complexité des liens sociaux et posséder des « qualités humaines » telles que la capacité d’écoute et l’empathie qui sont reconnues comme des qualités de soins qualifiées pour ces disciplines. En plus de détenir des techniques et des méthodes pour être en mesure de bien saisir l’autre dans ses particularités, ses difficultés et ses besoins, leur personnalité joue un rôle essentiel dans leur travail, c’est un outil efficace et indispensable à créer et établir une relation de confiance.

Mouvements sociaux et réalités

Au Québec, comme nous le verrons ultérieurement, des transformations sociales ont affecté certains secteurs professionnels dans leurs activités quotidiennes du travail. Les profondes mutations que subissent les métiers relationnels sont, en partie, liées au mouvement de reconnaissance des droits civiques des groupes marginalisés, héritage des années 1960, aux restrictions budgétaires et au rétrécissement des politiques sociales (Castel, 2009), au phénomène de désinstitutionalisation psychiatrique (Dorvil, 2005) qui ont provoqué une reconfiguration des dispositifs publics de services sociaux et de santé.

Ces mouvements sociaux, sources de repères sociohistoriques, s’intègrent dans une pensée dominante positiviste (science de la nature, déterministe, etc.) mais également dans une pensée constructiviste (École de Palo Alto, Heiz von Foerster, Humberto Maturana, etc.) en plein essor dans les années 80. Le constructivisme a influencé plusieurs secteurs professionnels, essentiellement par une nouvelle conception de la « réalité ». Pour les constructivistes, la réalité ne peut être saisie, ni, par conséquent, posée, indépendamment de l’observateur. Elle est toujours construite, et même co-construite car elle est la résultante des interactions produite entre personne et des objets composant un système humain. Cette prémisse de la co-construction du réel marque ainsi  la montée des implications personnelles et de l’intersubjectivité dans le travail. Dans ce contexte, une interrogation demeure : comment un professionnel de la relation peut-il, s’il n’est plus séparable de son contexte et des liens sociaux, continuer à « tenir » un discours valide, crédible et légitime sur les aspects éthiques, déontologiques, pratiques et épistémologiques de sa profession ? Comment concilier dès lors les recherches qui montrent que les émotions sont fondamentalement adaptatives avec celles qui suggèrent que les émotions sont déterminées et au cœur de nombreux problèmes et désordre psychologique ?

Épreuves et subjectivité au travail

L’exercice du travail social est éprouvant. Comment contenir ses émotions face à l’insupportable des situations observées, face à l’extrême détresse des personnes rencontrées ? Comment supporter l’absence de reconnaissance et de soutien de supérieurs hiérarchiques qui n’ont plus la même culture professionnelle que celle des intervenants ? Les épreuves de professionnalité liées à l’extension des normes de performance et le développement de modalités de l’action qui convient pour l’organisation amènent une reconfiguration de l’exercice du travail social. Sur le plan de la performance au travail des études révèlent que la notion de performance s’articule davantage dans la façon dont l’individu saura mettre de l’avant sa personnalité et son caractère unique. L’une des épreuves de performance des métiers relationnels s’inscrit à l’intérieur d’une non reconnaissance de la dimension émotionnelle des pratiques et la double contrainte à mettre de l’avant sa personnalité et son savoir être tout en maîtrisant ses affects comme garant d’un travail efficient et efficace. Dans les années 2000, la standardisation et la rationalisation des pratiques se sont imposées par les nouvelles formes de gestion publique (NGP) dans une optique d’une meilleure accessibilité et efficacité des services mais également dans une volonté d’encadrer des personnalités et des pratiques hautement émotionnelles. Dans un contexte de rationalité et de rentabilité économique à outrance, l’indignation généralisée à l’intérieur des récits professionnels indique un bouleversement dans l’exercice des métiers de la relation.

L’intérêt pour les émotions et la subjectivité semble regagner du terrain tel qu’elle est mise en avant dans la littérature et dans le travail en train de se faire dans « la réalité quotidienne ». De nouvelles épreuves naissent à l’intérieur de la professionnalité des métiers de la relation et elles se construisent par les nouvelles normes de management contemporain (gestion axée sur les résultats, le temps court, la performance, l’optimisation et l’efficacité technique), les demandes égalitaires des citoyens (diplomatie de la rencontre) et le contournement de règles et de normes prescrites non-reconnues et implicites dans les institutions.  Désormais, les attentes au sein des pratiques comptent davantage sur l’autonomie et la personnalité du professionnel pour réconcilier les conflits et les difficultés vécues dans le travail « ordinaire ».

 

6 février 2018 0 Commentaire

Problématique de la dimension émotionnelle en travail social

Problématique de la dimension émotionnelle en travail social

INTRODUCTION

Depuis environ 30 ans, les sociétés connaissent d’importantes mutations liées à la mondialisation, l’ouverture des marchés, l’accroissement de la compétition, la montée de l’économie du savoir, l’individualisme et le développement accéléré de la technologie qui ont changé la dynamique générale des rapports sociaux. À la fin du 20e siècle, on assiste en Occident à l’émergence de nouvelles formes de revendications et de mouvements sociaux qui sont plutôt d’ordre existentiel et culturel que matériel et physique tel que vécu lors de la période ouvrière (Touraine, 2005). Actuellement, le monde du travail éprouve des bouleversements dû aux nouveaux modes de régulations puisqu’ils échappent aux anciens modes habituels qui, dans les sociétés industrielles, s’inscrivaient dans une lutte contre l’organisation taylorienne et sauvage du travail. Sous les notions de l’émancipation de l’individu, l’affirmation des identités, l’indignation et le mépris, le déplacement des plaintes du registre de l’avoir (besoin physique et matériel) au registre de l’être entrainent de nouvelles difficultés, tant sur le plan personnel, organisationnel que professionnel parce qu’elles laissent place aux notions plus subjectives de l’être humain. La souffrance qui résulte de ces transformations a largement été investiguée, notamment dans le monde du travail où l’on dénonce et réduit l’usure professionnelle à l’accroissement de la performance, l’effritement du tissu social et aux nouveaux modes d’organisation post bureaucratique et de gestion (Ravon, 2005). Ces éléments d’analyse utile et pertinente n’ont toutefois pas permis de révéler les mécanismes d’adaptation à faire face à ce nouveau registre de la subjectivité qui amène des contradictions et des injonctions paradoxales chez l’individu contemporain.

Longtemps considérées comme des phénomènes perturbant l’exercice de la raison, l’intérêt pour la subjectivité et les émotions semblent regagnés du terrain. Les recherches menées à la fin du XXe siècle ont mis en évidence le rôle crucial des émotions dans la fonction à l’adaptation de l’être humain à son environnement. Les émotions facilitent ainsi la détection du danger (Öhman, 2001), préparent l’organisme à faire face à une série de situations (Frijda, 1986), accélèrent et orientent les processus de prise de décision (Gechara et Damasio, 2005), guident les interactions sociales (Keltner et Kring, 1998) et améliorent la mémoire  des événements importants (Luminet et Curci, 2009; Phelps, 2006).

La notion de compétence émotionnelle, découlant des travaux issus de l’intelligence émotionnelle en psychologie, porte un nouveau regard selon lequel elle permettrait de réconcilier les conflits idéologiques et théoriques qui démontrent d’une part, que les émotions sont fondamentalement adaptatives (Damasio, 1994, Oakley et Johnson-Laird, 1987) avec celles qui, d’autres parts, suggèrent que les émotions sont au cœur de nombreux problèmes et désordres psychologiques (Philipot, 2007; Power et Dalgleish, 1997).

La complexité du prisme des émotions touche également à une dimension essentielle à sa mise en compréhension : la relation. La dimension relationnelle étant au cœur du travail social, les praticiens sont confrontés à une négociation constante du cadre relationnel par lequel ils feront leur travail d’intervention. Les demandes relationnelles symétriques de l’individu moins assujetti et la transformation du citoyen en sujet engendrent de nouvelles configurations et épreuves dans la dispensation de service et dans l’exécution des tâches quotidiennes. Les récits d’indignation et de mépris au sein des métiers relationnels témoignent de la forte prédominance émotionnelle des individus prenant forme dans des ressentiments comme la haine, mais aussi l’amour que les intervenants portent à leur métier.

Ravon (2016) évoque que certains milieux de travail sont particulièrement affectés par ce qu’il appelle l’épreuve de la professionnalité. Il se réfère à Danilo Martuccelli (2006) pour définir la notion d’épreuves de professionnalité : « au double sens d’éprouver une situation difficile et de faire la preuve de ses capacités à faire face. » (Ravon, 2009, p. 62). Le champ du travail social est particulièrement affecté puisqu’il réfère au développement de compétences émotionnelles et relationnelles.

En se référant à cette définition de Martuccelli (2006), il introduit la notion « éprouver » qui renvoie directement aux concepts d’émotion et de sentiment. Le Breton (2004) est éloquent dans son ouvrage « L’anthropologie des émotions » lorsqu’il définit les émotions et les sentiments comme : « un fil continu plus ou moins vif ou diffus, changeant, se contredisant au fil du temps et selon les circonstances. Leur tonalité psychologique s’accompagne parfois de modifications viscérales et musculaires, d’un changement de regard sur le monde, d’une résonance significative dans la relation aux autres. Impliqué dans ses actions, ses relations aux autres, aux objets qui l’entourent, à son environnement, etc., il est en permanence affecté, touché et éprouvé par les événements. » (p. 91)

Comme le soulignent Benneli et Modak (2010), le processus de professionnalisation dans lequel le métier de travailleuse sociale est entré n’est pas sans ambiguïté puisqu’il tire l’essentiel de son identité et de son action professionnelle dans l’accompagnement et l’empathie se référant à la dimension émotionnelle. Ravon (2016) met en contexte que l’épreuve de professionnalité auquel les travailleuses sociales font face est centrée sur les troubles éprouvés au sein de l’action elle-même, lorsque les professionnels font état d’une grande perplexité face à l’incertitude des situations rencontrées, parce qu’elles n’arrivent plus à discerner au juste ce qu’il convient de faire (Ravon et Vidal-Naquet, 2014).

La rationalisation des systèmes de production, la succession de réformes antérieures et les restrictions budgétaires qui affectent le travail social contemporain contribuent à inscrire plus profondément l’intervention sociale dans le registre d’une efficacité technique en sous-estimant la valeur et l’efficacité de l’échange symbolique à travers les émotions et les relations. Astier (2007) et Otero (2003) ajoutent que ce contexte a construit une nouvelle normativité à l’intérieur des « métiers relationnels » qui accentue le registre de l’autonomie personnelle et la montée du devenir soi-même. Cela peut s’expliquer, entre autres, par le fait que la diminution des ressources a construit des relations différentes entre les institutions, les professionnels et les destinataires en s’appuyant davantage sur les professionnels pour assurer les services.

Doucet et Viviers (2016) définissent les « métiers relationnels » comme : « une activité transdisciplinaire d’aide ou d’accompagnement de personnes en situation de vulnérabilité, que ce soit au travers de transactions adaptatives, émancipatrices ou encore d’une quête de sens. » (p. 1) Doucet et Viviers précisent que le contexte actuel amène des questionnements sur les activités de travail et qu’une démarche de réflexion sur les protagonistes des métiers relationnels est nécessaire, car les réorganisations vécues au sein des professions amènent de nouvelles conduites et de nouvelles épreuves du travail.

Les travaux de Dejours (2010) et Lhuilier (2006) révèlent bien le concept d’épreuve et la dimension émotionnelle dans la pratique en démontrant que l’écart entre les prescriptions organisationnelles (standardisation des pratiques et évaluation quantitative de performance) et le travail réel des intervenants se rapportent à des malaises et des ressentiments grandissant devant les contraintes organisationnelles. Dans le même sens, Périlleux (2016) identifie un sentiment de désarroi éprouvé par les praticiens et les usagers face à la diminution des ressources étant lié directement à leur pouvoir d’agir. Comme le rappelle l’auteur, le sentiment de désarroi et le ressentiment prennent forme dans les contraintes et les empêchements provenant des hiérarchies, mais expriment également d’autres formes telles que des contre-pouvoirs au sein des institutions afin de prendre une place dans un monde de plus en plus intersubjectif.

De plus, les travaux de Demailly (2008) mettent en lumière d’autres logiques qui contribuent aux nouvelles conduites et épreuves du travail. Ces logiques émergentes développent de nouvelles représentations du métier. L’émergence de l’usager comme figure principale du « destinataire de l’action professionnelle » redéfinit considérablement le travail relationnel (2008). Personne singulière à considérer dans toute sa dignité, consommateur de biens et de services, l’usager a des droits et peut, le cas échéant, intervenir sur les décisions des organisations et des professionnels. Cette transformation de la conception égalitaire de l’individu et de l’usager construit des relations davantage symétriques.

Aussi, d’autres transformations qu’ont connues les métiers relationnels ces quinze dernières années se recoupent dans un même mouvement général et paradoxal de rationalisation du traitement social de l’expérience : l’expérience est davantage intégrée dans les modèles des savoirs, mais la qualification est dévalorisée au profit du développement gestionnaire de la polyvalence et de la flexibilité. Ce développement de la polyvalence et de la flexibilité conduit à une redéfinition de la relation qui pour être validée doit s’éprouver sur place dans l’action (Demailly, 2008). Cette nouvelle configuration de la relation amène Ravon et Laval (2005) à penser non plus au concept de relation d’aide, mais plutôt d’aide à la relation.

Dans le même ordre d’idées, Ion (1998) mentionne que prendre soin des personnes c’est d’abord prendre soin de la relation qu’on établit avec elles. Dans ces circonstances, la relation devient l’objet même de la pratique, ce qui construit des pratiques relationnelles singulières. Dans une évolution passant de la psychologisation (l’individualisation des problèmes sociaux) et de standardisation des pratiques relationnelles, les pratiques évoluent actuellement vers des contournements de normes standardisées développant une trop grande proximité avec autrui (Breviglieri, 2008). Singularité et proximité : ces deux caractéristiques du travail relationnel reconfigurent sensiblement la professionnalité des travailleuses sociales.

Demailly (2016) nous rappelle que : «  les usagers des systèmes de soin, y compris mental, échanges (sic) leurs informations sur Internet et, comparant notamment les effets secondaires indésirables des médicaments, les styles psychothérapeutiques et l’amabilité des médecins, provoquent l’agacement de ceux-ci… La relation de service devient ainsi une relation contractuelle, volontaire, négociée, alors que la plupart des professionnels de la relation étaient habitués à travailler avec un assujetti (p. 55) ».

Sur le plan subjectif des praticiens, ces logiques opèrent sur ce qu’appelle Demailly les « agencements symboliques de mobilisation professionnelle » (ASMP, Demailly, 1991). Les ASMP sont définis comme des : « ensembles hétérogènes de savoirs, d’habitudes et de mythes qui permettent aux professionnels de « tenir » face aux imprévus des situations de travail ou changements de politiques organisationnelles » (Demailly, 2016). Elle met de l’avant que les ASMP ainsi que l’autonomie des acteurs, la volonté de symétrie relationnelle des usagers et les logiques de marché qui transforme l’usager en client, exigent du professionnel de se définir différemment.

Dans un contexte où l’on demande aux professionnels de se « tenir » autrement face aux situations imprévisibles du travail, il est pertinent d’investiguer le concept d’épreuves de professionnalité à l’intérieur des métiers relationnels et de comprendre comment s’articulent les émotions dans ces transformations. Selon Jetté, Lenzi, Dumais et Vaillancourt (2016), la non-reconnaissance des dimensions relationnelles et émotionnelles à l’intérieur de la production des services sociaux suscite l’intérêt à s’interroger sur les processus et les différentes logiques de la profession dans l’exécution des tâches.

À cet égard, je m’interroge sur la pratique contemporaine des travailleuses sociales : comment intègrent-elles la dimension émotionnelle dans leur pratique ?

5 février 2018 0 Commentaire

Bref aperçu

Bref aperçu

Chaque être humain est unique et possède d’innombrables ressources qui malheureusement lui sont trop souvent inconnues. Le contexte familial, culturel et social dans lequel il vit possède ses propres règles et, pour s’adapter, il intègre certaines règles, par exemple : qu’il n’est pas bon d’exprimer certaines émotions, ni d’en avoir, ni de commenter celles qu’il ne comprend pas ou qu’on lui commande de faire, etc. Les recherches menées à la fin du XXe siècle ont mis en évidence que les émotions remplissent un ensemble de fonctions indispensables à l’adaptation de l’être humain à son environnement. Les émotions à travers le contact humain font partie intégrante des activités quotidiennes entre les individus et les différents groupes sociaux, qu’elles soient intimes ou insignifiantes. Les personnes choisissant une profession liée aux métiers relationnels (travailleurs sociaux, psychologues, éducateurs spécialisés, psychoéducateurs, etc.) se confrontent plus particulièrement à la réalité de la sphère émotionnelle dans leurs activités professionnelles. Elles doivent développer des compétences à manœuvrer avec toute la complexité des liens sociaux et posséder des « qualités humaines » telles que la capacité d’écoute et l’empathie qui sont reconnues comme des qualités de soins qualifiées pour ces disciplines. En plus de détenir des techniques et des méthodes pour être en mesure de bien saisir l’autre dans ses particularités, ses difficultés et ses besoins, leur personnalité joue un rôle essentiel dans leur travail, c’est un outil efficace et indispensable à créer et établir une relation de confiance.

Mouvements sociaux et réalités

Au Québec, comme nous le verrons ultérieurement, des transformations sociales ont affecté certains secteurs professionnels dans leurs activités quotidiennes du travail. Les profondes mutations que subissent les métiers relationnels sont, en partie, liées au mouvement de reconnaissance des droits civiques des groupes marginalisés, héritage des années 1960, aux restrictions budgétaires et au rétrécissement des politiques sociales (Castel, 2009), au phénomène de désinstitutionalisation psychiatrique (Dorvil, 2005) qui ont provoqué une reconfiguration des dispositifs publics de services sociaux et de santé.

Ces mouvements sociaux, sources de repères sociohistoriques, s’intègrent dans une pensée dominante positiviste (science de la nature, déterministe, etc.) mais également dans une pensée constructiviste (École de Palo Alto, Heiz von Foerster, Humberto Maturana, etc.) en plein essor dans les années 80. Le constructivisme a influencé plusieurs secteurs professionnels, essentiellement par une nouvelle conception de la « réalité ». Pour les constructivistes, la réalité ne peut être saisie, ni, par conséquent, posée, indépendamment de l’observateur. Elle est toujours construite, et même co-construite car elle est la résultante des interactions produite entre personne et des objets composant un système humain. Cette prémisse de la co-construction du réel marque ainsi  la montée des implications personnelles et de l’intersubjectivité dans le travail. Dans ce contexte, une interrogation demeure : comment un professionnel de la relation peut-il, s’il n’est plus séparable de son contexte et des liens sociaux, continuer à « tenir » un discours valide et crédible sur les aspects éthiques, déontologiques, pratiques et épistémologiques de sa profession ? Comment concilier dès lors les recherches qui montrent que les émotions sont fondamentalement adaptatives avec celles qui suggèrent que les émotions sont déterminées et au cœur de nombreux problèmes et désordre psychologique ?

Épreuves et subjectivité au travail

L’exercice du travail social est éprouvant. Comment gérer ses émotions face à l’insupportable des situations de détresse des personnes rencontrées au quotidien ? Comment supporter l’absence de reconnaissance et de soutien de supérieurs hiérarchiques qui n’ont plus la même culture professionnelle que celle des intervenants ? Les épreuves de professionnalité liées à l’extension des normes de performance et le développement de modalités de l’action qui convient pour l’organisation amènent une reconfiguration de l’exercice du travail social. Sur le plan de la performance au travail des études révèlent que la notion de performance s’articule davantage dans la façon dont l’individu saura mettre de l’avant sa personnalité et son caractère unique. L’une des épreuves des métiers relationnels s’inscrit à la double attente et contrainte à mettre de l’avant sa personnalité et son savoir être tout en maîtrisant ses affects comme garant d’un travail efficient et efficace. Dans les années 2000, la standardisation et la rationalisation des pratiques se sont imposées par les nouvelles formes de gestion publique (NGP) dans une optique d’accessibilité aux services mais également dans une volonté d’encadrer des personnalités et des pratiques hautement émotionnelles. Dans un contexte de rationalité et de rentabilité économique à outrance, l’indignation généralisée à l’intérieur des récits professionnels indique un bouleversement dans l’exercice des métiers de la relation. 

L’intérêt pour les émotions et la subjectivité semble regagner du terrain tel qu’elle est mise en avant dans la littérature et dans le travail en train de se faire dans « la réalité quotidienne ». De nouvelles épreuves naissent à l’intérieur de la professionnalité des métiers de la relation et elles se construisent par les nouvelles normes de management contemporain (gestion axée sur les résultats, le temps court, la performance, l’optimisation et l’efficacité technique), les demandes égalitaires des citoyens (diplomatie de la rencontre) et le contournement de règles et de normes prescrites non-reconnues et implicites dans les institutions.  Désormais, les attentes au sein des pratiques comptent davantage sur l’autonomie et la personnalité du professionnel pour réconcilier les conflits et les difficultés vécues dans le travail « ordinaire ».

Dans ce contexte, comment les travailleuses sociales intègrent-elles la dimension émotionnelle dans leur pratique ?

 

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